Quelques extraits du livre écrit par un jeune allemand pendant la montée du nazisme .... A LIRE ET A RELIRE DANC CETTE PERIODE TROUBLEE

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- " Depuis longtemps, “nous” – ce “nous” indéfinissable sans nom, sans parti, sans organisation, sans pouvoir – étions devenus en Allemagne une minorité. Nous savions que nous ne pouvions échanger un mot avec nombre de nos contemporains, parce que nous parlions une autre langue. Nous sentions autour de nous surgir le langage des nazis"

 

-"Brüning n’était pas vraiment suivi. Il était toléré. Il était le moindre mal : le maître sévère qui corrige ses élèves en affirmant “Cela me fait plus mal qu’à vous”, face au bourreau sadique. On couvrait Brüning, parce qu’il semblait la seule protection possible contre Hitler. Il le savait, bien entendu. Et comme son existence politique était directement liée à sa lutte contre Hitler, et donc à l’existence de celui-ci, il ne devait en aucun cas l’anéantir. Il devait combattre Hitler, mais en même temps le conserver. Il ne fallait pas que Hitler parvienne au pouvoir, mais il devait rester dangereux."

 

-"Des élections plus ou moins importantes avaient lieu à tout bout de champ, et chacun avait en tête des suffrages et des
mandats. Les chiffres des nazis montaient sans cesse. Ce qui n’existait plus, c’était la joie de vivre, la gentillesse, l’innocence, la bienveillance, la compréhension, la bonne volonté, la générosité et l’humour. Il n’y avait plus non plus de bons livres, et sûrement plus personne pour s’y intéresser. L’air d’Allemagne était rapidement devenu irrespirable."

 

- " Peu de choses sont aussi comiques que le calme souverain et détaché avec lequel mes semblables et moi-même contemplâmes, comme d’une loge de théâtre, les débuts de la révolution nazie en Allemagne – processus qui ne visait pourtant à rien d’autre qu’à nous exterminer. La seule chose qui soit peut-être plus comique encore, c’est que des années plus tard, avec notre exemple sous les yeux, l’Europe entière se soit offert la même attitude supérieure de spectateur passif et amusé, alors que les nazis étaient depuis longtemps occupés à lui bouter le feu aux quatre coins"

 

- " Puis je me secouai, fis une tentative pour sourire et réfléchir, et trouvai en effet toutes les raisons de me rassurer. Le soir, je discutai avec mon père des perspectives du nouveau gouvernement ; nous étions d’accord pour estimer qu’il aurait certainement l’occasion de faire pas mal de dégâts, mais guère de chances de se maintenir longtemps au pouvoir. Un gouvernement réactionnaire dans son ensemble, avec Hitler comme porte-parole. Ce supplément mis à part, il se distinguait peu des deux derniers qui avaient suivi Brüning. Même avec les nazis, il n’aurait pas de majorité parlementaire. D’accord, on pouvait toujours dissoudre le Reichstag. Mais, même dans la population, le gouvernement avait nettement la majorité contre lui, notamment le bloc des ouvriers qui, après les revers humiliants des sociaux-démocrates modérés, voterait probablement communiste. Bien sûr, on pouvait interdire les communistes. Ils n’en deviendraient que plus dangereux. Entre-temps, le gouvernement prendrait des mesures sociales et culturelles réactionnaires, comme avant, sans doute plus radicales qu’avant, et en outre des mesures antisémites pour complaire à Hitler. Ce n’est pas ainsi qu’il rallierait ses adversaires. Vis-à-vis de l’étranger, sans doute une politique arrogante et autoritaire, peut-être une tentative de réarmement. Si bien que, en plus des soixante pour cent d’Allemands opposés au gouvernement, l’étranger ne pourrait manquer de se liguer automatiquement contre lui. Et en plus, qui étaient ces gens qui s’étaient mis brusquement à voter nazi depuis trois ans ? Pour la plupart des indécis, des victimes de la propagande, une masse fluctuante. Dès les premières déceptions, ils se disperseraient. Non, tout compte fait, ce gouvernement n’était pas un motif d’inquiétude. On pouvait juste se demander ce qui viendrait après lui, et peut-être craindre qu’il n’aille jusqu’à la guerre civile. Les communistes étaient capables de frapper avant de se laisser interdire. Le lendemain, il s’avéra que ce pronostic était aussi celui de la presse intelligente. Il est curieux que la lecture en paraisse convaincante encore aujourd’hui, alors qu’on sait ce qui s’est passé. Comment les choses ont-elles pu prendre un cours aussi différent ? Peut-être justement parce que tout le monde était convaincu que c’était impossible, que nous nous y sommes aveuglément fiés, et que nous n’avons rien envisagé pour, le cas échéant, empêcher que cela fut possible ?"

 

- " C’est seulement le matin suivant que j’appris en lisant le journal que le Reichstag brûlait. C’est seulement à midi que j’appris les arrestations. C’est à peu près au même moment que fut affichée cette ordonnance de Hindenburg qui supprimait pour les personnes privées la liberté d’opinion, le secret postal et téléphonique, donnant à la police les pleins pouvoirs pour perquisitionner, confisquer, arrêter.
l’aspect le plus intéressant de l’incendie du Reichstag fut peut-être que tout le monde, ou presque, admit la thèse de la culpabilité communiste. Même les sceptiques trouvaient au moins que ce n’était pas tout à fait impossible. C’était la faute des communistes eux-mêmes"

 

- " Il me semble donc impossible de reprocher à tous ces Allemands d’avoir cru à la thèse de l’incendie communiste. En revanche, on peut leur reprocher d’avoir estimé que l’affaire était close – manifestant, pour la première fois de l’époque nazie, leur terrible pusillanimité collective. On les privait, on privait chacun d’entre eux du petit peu de liberté personnelle et de dignité civique que leur garantissait la constitution, sous le seul prétexte que le Reichstag était un peu roussi – et ils l’acceptaient avec une soumission bêlante, comme une chose inévitable. Si les communistes avaient mis le feu au Reichstag, il était tout à fait normal que le gouvernement prît “des mesures énergiques” ! Le matin suivant, je discutai de ces événements avec quelques collègues. Tous se demandaient avec intérêt à qui incombait la responsabilité de l’incendie, et plus d’un laissait entendre, avec un clin d’œil, qu’il ne croyait pas trop à la version officielle. Mais aucun ne s’offusquait que l’on pût, à l’avenir, mettre son téléphone sur écoute, ouvrir son courrier et fracturer son bureau.
Je protestai que l’on m’empêche, moi, de lire le journal que je veux parce qu’un communiste a soi-disant mis le feu au Reichstag. Pas vous ? 
L’un d’eux répondit, avec une joyeuse innocence :
— Non. Pourquoi ? Est-ce que par hasard vous lisiez Vorwärts ! et Die Rote Fahne"

 

- " Qu’est-ce qu’une révolution ? Les spécialistes du droit public répondent : la modification d’une constitution par d’autres moyens que ceux qu’elle prévoit. Si l’on souscrit à cette sèche définition, la “révolution” nazie de mars 1933 n’en était pas une. Car tout se passa dans la stricte légalité, avec les moyens prévus par la constitution : 
D’abord des “décrets-lois” du président et enfin une résolution qui transférait au gouvernement la totalité du pouvoir législatif, résolution votée par le Parlement à la majorité des deux tiers exigée pour les changements constitutionnels."

 

- " Les sociaux-démocrates s’étaient déjà terriblement humiliés au cours de la campagne électorale de 1933 en courant après les slogans des nazis pour souligner qu’ils étaient, eux aussi, de bons “nationaux”.

 

- " À cela s’opposait précisément le mécanisme de la vie courante. Il est probable que les révolutions, et l’histoire dans son ensemble, se dérouleraient bien différemment si les hommes étaient aujourd’hui encore ce qu’ils étaient peut-être dans l’antique cité d’Athènes : des êtres autonomes avec une relation à l’ensemble, au lieu d’être livrés pieds et poings liés à leur profession et à leur emploi du temps, dépendant d’une foule de choses qui les dépassent, éléments d’un mécanisme qu’ils ne contrôlent pas, marchant pour ainsi dire sur des rails et désemparés quand ils déraillent. La sécurité, la durée ne se trouvent que dans la routine quotidienne. À côté, c’est tout de suite la jungle. Tout Européen du XXe siècle le ressent confusément avec angoisse. C’est pourquoi il hésite à entreprendre quoi que ce soit qui pourrait le faire dérailler – une action hardie, inhabituelle, dont lui seul aurait pris l’initiative. D’où la possibilité de ces immenses catastrophes affectant la civilisation, telle que la domination nazie en Allemagne."

 

-  " C’est seulement dans mon travail, protégé par les articles du Code civil et du Code de procédure civile, que je me sentais sûr de moi et mûr. Ces articles étaient toujours debout. Le palais de justice aussi. Son activité pouvait pour l’heure paraître vide de sens, mais elle ne s’était en rien modifiée. Peut-être qu’en fin de compte tout cela finirait par s’avérer durable et l’emporterait. Donc, accomplir la routine quotidienne dans une expectative incertaine. Ravaler sa rage et son effroi ou les épancher à la table familiale en éclats stériles du plus haut comique. Vivant dans la même apathie que des millions d’autres individus, je laissais venir les choses. Elles vinrent."

 

- " Fin mars, les nazis se sentirent assez forts pour démarrer le premier acte de leur véritable révolution, de cette révolution qui n’est pas dirigée contre un quelconque régime, mais contre les bases mêmes de la cohabitation des hommes sur terre et qui, si on ne l’entrave pas, n’a pas encore atteint son point culminant. Sa première action, timide, fut le boycott des juifs le 1er avril 1933. Le lundi, le journal titrait, avec une bizarre ironie, “Action de masse annoncée”. À partir du samedi 1er avril, disait-on, tous les magasins juifs devraient être boycottés
La justification de cette mesure permettait d’évaluer les progrès accomplis en un mois par les nazis. La légende du projet de putsch communiste qu’il avait fallu inventer pour supprimer la constitution et les libertés civiles était un scénario bien construit, qui se voulait crédible ; on avait même cru nécessaire de fabriquer une sorte de preuve visible en mettant le feu au Reichstag. Mais la justification officielle du boycott des juifs ridiculisait, avec une impudence insultante, ceux que l’on estimait capables de faire semblant d’y croire. Car le boycott se voulait une défense et une revanche contre la légende sans fondement concernant les horreurs perpétrées par l’Allemagne nouvelle, légende que les juifs allemands propageaient perfidement à l’étranger. Ah bon.
Toutes ces mesures suscitèrent chez les Allemands ce dont on ne les aurait presque plus crus capables après les quatre semaines écoulées : un sursaut d’effroi quasi général. Un murmure de réprobation, étouffé mais audible, parcourut le pays. Les nazis eurent la finesse de remarquer qu’ils étaient allés trop loin, et laissèrent tomber après le 1er avril certaines des dispositions qu’ils avaient prises. Mais non sans avoir permis à la terreur de faire son effet. On sait maintenant dans quelle mesure ils avaient renoncé à leurs véritables intentions. Mais ce qui était étrange et décourageant, c’est que, passé la frayeur initiale, cette première proclamation solennelle d’une détermination meurtrière nouvelle déchaîna dans toute l’Allemagne une vague de discussions et de débats non pas sur la question de l’antisémitisme, mais sur la “question juive”. Un truc que les nazis ont employé depuis avec succès dans nombre d’autres “questions”, et à l’échelle internationale : en menaçant de mort un pays, un peuple, un groupe humain, ils ont fait en sorte que son droit à l’existence, et non le leur, fût soudain discuté par tous – autrement dit, mis en question. D’un seul coup, chacun se sentit astreint et autorisé à se forger une opinion sur les juifs et à la communiquer. On opérait une distinction subtile entre les juifs “convenables” et les autres ; quand les uns, en quelque sorte pour justifier les juifs – justifier quoi ? Et contre quoi


- " L’intéressant, c’est ce propos lui-même, qui est une nouveauté dans l’histoire universelle : la tentative de neutraliser, à l’intérieur de l’espèce humaine, la solidarité fondamentale des espèces animales qui leur permet seule de survivre dans le combat pour l’existence ; la tentative de diriger les instincts prédateurs de l’homme, qui ne s’adressent normalement qu’aux animaux, vers des objets internes à sa propre espèce, et de dresser tout un peuple, telle une meute de chiens, à traquer l’homme comme un gibier. Une fois que ces penchants meurtriers fondamentaux et permanents à l’égard des congénères ont été éveillés et même transformés en devoir, changer leur objet n’est plus qu’une formalité. On voit bien déjà qu’il est facile de remplacer “les juifs” par “les Tchèques”, “les Polonais” ou n’importe quoi d’autre. Il s’agit d’inoculer systématiquement à un peuple entier – le peuple allemand – un bacille qui fait agir ceux qu’il infecte comme des loups à l’égard de leurs semblables"

 

- " Ce qui caractérise au moins les premières années de la domination nazie, c’est que toute la façade de la
vie normale était restée presque intacte.
Les cinémas, les théâtres, les cafés étaient pleins ; des couples dansaient dans les salles et les jardins, des promeneurs flânaient innocemment dans les rues, des jeunes gens heureux se prélassaient sur les plages. Un état de fait que les nazis ont abondamment exploité pour leur propagande : “Venez voir notre pays, il est normal, paisible, joyeux. Venez voir comme même nos juifs se portent bien.” La folie, l’angoisse, la tension sous-jacentes, cette ambiance de danse macabre et de carpe diem, on ne pouvait évidemment pas les voir."

 

- " Dans l’histoire de la naissance du Troisième Reich, il existe une énigme non résolue, plus intéressante me semble-t-il que la question de savoir qui a mis le feu au Reichstag. Et cette question, la voici : où sont donc passés les Allemands ? Le 5 mars 1933, la majorité se prononçait encore contre Hitler. Qu’est-il advenu de cette majorité ? Est-elle morte ? A-t-elle disparu de la surface du sol ? S’est-elle convertie au nazisme sur le tard ? Comment se fait-il qu’elle n’ait eu aucune réaction visible ? Tous mes lecteurs, ou presque, auront connu tel ou tel Allemand, et la plupart trouveront que leurs amis allemands sont des gens normaux, aimables, civilisés, des hommes comme les autres – mis à part quelques particularités nationales comme chacun en possède. Presque tous, en entendant les discours prononcés aujourd’hui en Allemagne (et en voyant les actes qui y sont perpétrés), penseront à ces Allemands qu’ils connaissent et se demanderont avec stupéfaction : Que sont-ils devenus ? Font-ils vraiment partie de cette maison de fous ? Ne voient-ils pas ce qu’on fait d’eux et ce qu’on fait en leur nom ? Vont-ils jusqu’à l’approuver ? Qu’est-ce que c’est que ces gens-là ? Que faut-il penser d’eux ?"

 

- " l’occupation par les nazis de tous les services publics, des administrations locales, des grands magasins, des conseils d’administration des associations et des sociétés, se poursuivait, mais désormais de façon systématique et pointilleuse, au moyen de lois et de décrets, et non plus par des “actions isolées” aussi brutales qu’imprévisibles. La révolution se bureaucratisait. Il se formait une sorte de “terre ferme des réalités” – quelque chose sur quoi l’Allemand, par
la force d’une longue habitude, ne peut faire autrement que se placer. Les fonctionnaires, médecins, avocats et journalistes juifs étaient congédiés, mais dans les formes légales, vu l’article tant et tant."

 

- " Mais les autres rédacteurs restèrent en place et se retrouvèrent d’un seul coup, tout naturellement et sans rien perdre de leur élégance et de leurs perspectives millénaires, nazis. Ils l’avaient toujours été, bien entendu, de façon plus authentique et plus profonde que les nazis en personne. On feuilletait le journal avec stupeur. La même mise en page, la même typographie, la même affectation d’infaillibilité superbe, les mêmes noms –et l’ensemble d’un seul coup, sans ciller, un sémillant magazine cent pour cent nazi."

 

- " Cette situation entraîne des tentations spécifiques : consolations trompeuses, soulagements fallacieux qui dissimulent les hameçons du diable. L’une de ces tentations, la favorite des plus âgés, était la fuite dans l’illusion, surtout dans l’illusion de la supériorité. Ceux qui y succombaient s’accrochaient aux signes de dilettantisme et d’immaturité qui avaient effectivement marqué le gouvernement nazi à ses débuts. Ils démontraient quotidiennement aux autres et à eux-mêmes que cela ne pouvait continuer ainsi; ils posaient dans une attitude de condescendance amusée ; ils s’épargnaient le spectacle des maléfices en fixant leur regard sur les puérilités ; ils falsifiaient pour eux-mêmes leur impuissance totale en se donnant l’air d’observer les événements à distance, du haut de leur supériorité ; et ils se sentaient tout à fait apaisés et consolés quand ils pouvaient citer un nouveau trait d’esprit ou un récent article du Times.
C’étaient les gens qui, d’abord avec une conviction tranquille et totale, puis avec toutes les marques d’un aveuglement conscient et acharné, prédisaient de mois en mois la fin prochaine du régime. Le pire les attendait avec les premiers succès du régime visiblement consolidé : ils n’étaient pas armés pour y faire face. C’est sur ce groupe qu’un calcul psychologique très habile a dirigé dans les années suivantes le feu roulant des statistiques bluffeuses, et ces gens ont effectivement livré la masse des capitulards tardifs entre 1935 et 1938. Une fois rendue impossible l’attitude de supériorité à laquelle ils se cramponnaient convulsivement, ils se sont rendus en masse. Une fois avérés les succès qu’il savaient toujours déclarés impossibles, ils se sont reconnus vaincus.'

 

Extraits de "Histoire d'un allemand de Sebastain Haffner

 
 
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Commentaires
Kabichke Denam Voilà deux ans que je l'ai lu émoticône wink
 
Albert Dupont